Le belge qui a rêvé Internet

Le livre et Internet ont une histoire commune. Un homme la résume : Paul Otlet

La Bibliothèque Nationale de France archive le web (dans le cadre du dépôt légal), la BNF a avec Gallica une des plus formidables base de données d’oeuvres numérisées, et au-delà même de Gallica, ses ressources électroniques sont innombrables. Et ce que je dis de la BNF, on pourrait l’étendre à bien des bibliothèques du monde qui entretiennent avec le numérique un rapport très intime (jusqu’à la Bibliothèque du Congrès à Washington qui archive Twitter). Cela suffirait à contredire le lieu commun qui voudrait que le livre et les écrans soient ennemis. Pourquoi cette intimité entre les bibliothèques, l’informatique et, au-delà, Internet ? Cette intimité a bien des causes, mais pourrait presque tenir en une personne. Un homme très connu des bibliothécaires, documentalistes, historiens du livre etc. mais dont la notoriété mériterait d’être étendue largement au-delà, tant son oeuvre est fascinante. Cet homme, c’est Paul Otlet.

Paul Otlet est un bibliographe belge né en 1868 et mort en 1944. Il est bibliographe, mais parce qu’il est avocat, socialiste, pacifiste, et utopiste (c’était le temps où être socialiste signifiait être pacifiste et utopiste…) Paul Otlet a une idée vaste de ce à quoi sert le livre et donc les bibliothèques : faire accéder le plus grand nombre, et le plus facilement possible, au savoir que contiennent les livres. Et cela repose sur une théorie très architecturée de ce que c’est que l’information et le document (très bien expliquée dans le très bon livre de Jean-Michel Salaün “Vu, su, lu”). Pour aller vite, disons que Paul Otlet a passé sa vie à inventer de systèmes et de dispositifs pour réaliser cette utopie : recenser et classer tous les savoirs du monde, dans l’idée qu’ils sont les garants de la paix entre les hommes. En 1895, il crée le Répertoire bibliographique universel, catalogue de tous les livres publiés sur tous les sujets. Dix ans plus tard, en 1905, avec Henri de La Fontaine, il crée, la “classification décimale universelle” (CDU) , c’est-à-dire le système de classement des livres dans les bibliothèques, qui est toujours en vigueur aujourd’hui dans les bibliothèques du monde entier. Il imagine aussi une Encyclopédie qui contiendrait des fiches de synthèses sur tous les savoirs du monde (sorte de Wikipédia avant la lettre). Il est ensuite à l’initiative du Mundaneum, une bâtiment bruxellois qui accueille 12 millions de fiches.

Son objet, ce n’est pas simplement le livre comme support matériel, mais l’information et le savoir qu’il contient. Ainsi, en 1910, il s’intéresse au microfilm. En fait, ce qui est fascinant chez Otlet, c’est qu’il avait anticipé que le savoir ne serait pas plus seulement dans les livres, qu’il connaîtrait d’autres supports, d’autres modes de consultation, de classement. Ainsi, et j’en arrive au coeur de mon sujet, Paul Otlet a-t-il rêvé Internet, 30 ans avant qu’il n’existe. Si vous ne me croyez pas, écouter ce passage du “Traité de documentation : le livre sur le livre”, qu’il publie en 1934. Voici ce qu’écrit Paul Otlet : “Ici, la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requiert leur enregistrement et leur manutention, […] De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut parleur si la vue devrait être aidée par une audition. […] Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait bien devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation.” Ce texte, très souvent cité quand on parle de Paul Otlet, est assez incroyable. Ce qui est fascinant chez Otlet, c’est que c’est une projection théorique opérée à partir du livre et son avenir qui l’amène à imaginer un dispositif très proche de ce que sera l’Internet. Et cette projection a lieu à un moment où l’ordinateur n’existe pas du tout. Ce qui le rend encore plus étonnant que l’autre texte considéré comme le modèle théorique du web, celui écrit par l’ingénieur américain Vannevar Bush “As we may think”. Mais Bush écrit en 1945, dix ans après Otlet, dans un moment où des proto-ordinateurs ont déjà servi, notamment à déchiffrer les communications allemandes. L’idée n’est pas de diminuer le mérite de Bush, mais juste de souligner que ce n’est peut être pas un hasard si c’est Paul Otlet, un homme du livre et des bibliothèques qui a, un des premiers, imaginé une technologie qu’Internet a réalisé. Qu’il ait été socialiste et utopiste n’est peut être pas un hasard non plus. Quant au fait qu’il ait été belge, ne comptez pas sur moi pour en rigoler.

Source : France Culture

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